Cette réponse à la lettre ouverte de Serge Merlet a été publiée dans le numéro 8 d'Aikido Journal.

Réponse à Serge Merlet - Frédérick Mariani

Ces propos sont en effet ceux de la confusion... Et des amalgames dangereux. Malgré le fait que la question soit apparemment légitime : « faut il réglementer les grades ?», et que j'ai, par principe, le plus grand respect pour son auteur, bien des choses me choquent dans ce discours dans la forme et dans le fond.

D'abord le vocabulaire : émailler sa démonstration de locutions telle que « accaparer, confisquer, asservir, contraindre, persécuter, éliminer, ..., étouffer » (ouf!) montre certes le profond malaise de l'auteur mais me semble disproportionné quand au sujet traité.
Et que dire des concepts qui amalgament monopole commercial, centralisme démocratique, et fascisme.
Là encore, on peut se sentir rejeté mais s'assimiler aux juifs ou aux tsiganes (!!), manque de mesure élémentaire.

Quant au fond : d'accord avec le constat que l'histoire de l'aïkido français n'est pas exempte de luttes de pouvoir ; quant à inverser les perspectives et rendre les fédérations d'aïkido responsables de l'interventionnisme de l'État et de la production des lois, c'est une curieuse inversion des réalités que ne peut ignorer l'auteur qui n'a pas l'excuse de la jeunesse. Si l'on passe sur l'épisode pétainiste, c'est bien après la guerre que s'est mis en place l'institution Sport avec comme idée directrice la pratique physique pour tous. Et cette institution est devenue une contrainte incontournable que les « fédérés » ont intégrée dans leur développement.
Ces fédérés, groupe disparate au fil des années, y ont vu quelques avantages bien modestes, aides, reconnaissance, locaux, etc, dont se sont privés ceux qui ont voulu s'exclure, quelles que soient leurs raisons. Il est certes plus facile de céder à la tentation de l'isolement que de travailler en commun au devenir de l'aïkido.

Car, bien que fédéré, en quoi suis-je « asservi » ? Je suis libre de ma pratique, de mon enseignement, libre de partir, de rester, de participer ou non aux activités fédérales, libre de choisir mon « senseï » de référence et cela pour un coût annuel fort modique - 28 euros pour être précis.
En est-il de même dans tous ces groupes qui se targuent d'indépendance ?

À ma connaissance, les demandes d'affiliation renouvelées au système fédéral de ces groupes achoppent le plus souvent sur la reconnaissance des grades dan de leurs représentants ou fondateurs.

Et nous revoilà au coeur du sujet : Quelle peut être l'importance de s'auto-attribuer des grades en aïkido sans la reconnaissance de ses pairs ?

Car le système de grades fédéral, malgré des imperfections que je ne nie pas, n'est pas autre chose qu'obtenir un consensus sur ce qui est base commune dans notre pratique et non d'insister ad-nauséum sur nos différences. Pour avoir pratiqué, au fil de mes pérégrinations aïkidoesques, au sein de la FFJDA, de la FFAB, de la FFAAA, mais aussi avec des pratiquants de AAA (Cognard), FAT (Brun), d'Iwama, voire de Goshindo (Maroteaux) et bien d'autres, je n'ai rencontré la plupart du temps que des pratiquants sincères qui n'auraient aucun mal à faire reconnaître leur « niveau », terme si cher aux porteurs de dans et pourtant ayant de si peu de sens en aïkido.

L'excuse culturelle « issue d'un système éducatif ancestral » (le Japon) n'est pas plus pertinente en ce qui concerne les grades dans, très différents des certificats d'enseignement traditionnels, d'invention récente au Japon et très certainement copiés au début du siècle, par assimilation, sur le modèle des grades militaires en usage dans les armées occidentales.

Quant à la loi de 1999, elle était assortie de la refonte par la loi Buffet de 2000 des principes de démocratie fédérale, réaffirmant l'expression de tous, dans le but de lutter contre l'élitisme, la marchandisation du sport et de favoriser la pratique pour tous.
La loi « libérale » d'août 2003 a sonné le glas de ces perspectives, redonnant tout pouvoir aux fédérations sans plus d'obligations démocratiques et légitimant le monde du business dans la pratique associative. C'est sans doute là qu'il aurait fallu hurler mais c'est l'indifférence qui a prévalu.

Je n'ai, en outre, au moins pour l'aïkido, pas d'exemple que les « fédérés » aient demandé l'application de la loi contre les « dissidents » malgré le non-respect quotidien de celle-ci.
Je ne l'ai jamais souhaité pour ma part et je mets mes actes en conformité, laissant à ceux qui le souhaitent de mettre en avant leur « niveau ». Il y a quelques années, quand l'un de mes élèves alors cinquième kyu, au début de sa deuxième année de pratique, monta sa propre structure pour y diffuser l'aïkido, je n'ai pas sauté sur mon téléphone ni écrit de lettre ouverte, je lui ai offert une calligraphie pour son nouveau dojo et lui ai souhaité une bonne pratique. Certains de ces élèves pratiquent encore aujourd'hui, pour mon plus grand plaisir.

Le seul point où la possession d'un grade fédéral pose problème, c'est l'obligation faite d'en posséder un pour se présenter au Brevet d'État d'éducateur sportif français. Voilà peut être le véritable enjeu de la précédente lettre ouverte.

Rares sont ceux, en effet, parmi les « indépendants » comme parmi les fédérés qui ne mettent en avant ce diplôme, en plus de leurs grades dans français ou exotiques.
Peut-être aurait-il suffi de le dire pour recevoir l'adhésion de bien des « fédérés », dont moi, qui trouvent cette obligation inadéquate et contraignante pour les « dissidents », d'autant plus que le niveau technique requis est réévalué lors de l'examen.
Mon point de vue personnel est plus radical encore : les grades dan ne servent à rien, et les examens à peu de choses dans le parcours d'un aïkidoka. Tout au plus cela peut-il fasciner les néophytes, ou décorer une affiche. Cela ne mérite certainement pas les excès de langage de Serge Merlet.

Ce trop long texte n'est bien entendu l'émanation d'aucune fédération officielle, mais simplement le libre propos d'un anonyme budoka passionné, sur le chemin, depuis une trentaine d'années, de quelques disciplines confondues.