La première partie de cet article est parue dans le numéro 7 (3/2003).

La deuxième partie et fin de cet article est parue dans le numéro 8 (4/2003).

Entretien avec Anita Köhler: Anita san wa Sakura no hana o tabemasen
Interview de Horst Schwickerath - Deuxième partie

Aïkido Journal. : Est-ce que tu veux dire que ce qui fait défaut, c'est la mise en pratique des grands principes sur le tatami ?

Anita Köhler : Je pense que ce qui manque ce sont des modèles féminins auxquels on puisse s'identifier, c'est ce qui ferait vraiment une différence.

Mais tu dis aussi que quand un homme bloque une technique, un sourire peut aider à s'en sortir. Peut-être ce sourire n'est-il pas la bonne voie ?

Qu'est-ce que je devrais faire, alors ? Lui envoyer un coup de pied quelque part, ou quoi ?

Dans ce cas-là je dois te poser la question autrement : qu'en est-il de l'efficacité de l'aïkido ?

Eh bien, je vois les choses comme ça : en aïkido on cherche d'abord à reproduire un mouvement donné. Je ne peux pas faire n'importe quoi. Mon partenaire sait aussi bien que moi ce que je vais faire et cela lui donne assez de prise pour me bloquer. Si je faisais quelque chose d'imprévu, on n'en arriverait jamais à certaines situations.
Par exemple, je ne permettrais pas nécessairement à quelqu'un de m'attraper par le poignet ou la manche, ou bien je ne vais pas essayer d'appliquer yonkyo à quelqu'un qui a des avant-bras deux fois plus gros que les miens. Ce ne sont que deux exemples. Si j'étais libre de faire ce que je veux, cela n'arriverait jamais. Il y a des choses que je ne ferais jamais d'un point de vue martial mais que l'on pratique en aïkido. Je trouve que l'on part souvent de situations irréalistes.

À mon avis cela vient de ce que nous pratiquons depuis des années et que nous ne remarquons plus qu'il y a quelque chose qui pousse de travers dans le paysage. Plus tard on essaie de redresser cet arbre tordu. Mais pendant des années on nous a appris à faire comme ça. Comme tu dis, on présente une situation et on nous dit de faire ceci et cela, et c'est tout. Mais en fait rien ne nous oblige à attendre jusqu'à ce que l'adversaire ait attaqué.

Oui, exactement.

Un pratiquant avancé n'attend plus de se trouver dans ces situations statiques, au contraire il essaie de créer les conditions d'une entrée fluide, d'utiliser la force de l'autre. Hier j'ai pu l'observer sur le tatami : ils ne se regardent absolument pas, ils exécutent les techniques comme s'ils étaient sur des rails. Ils n'essaient jamais de déséquilibrer le partenaire. Ils effectuent ce qu'il leur a été « commandé ».

Enfin, bon, je pense que cela dépend de ce que l'on fait. Si l'on pratique une technique comme un kata, il s'agit d'en apprendre le déroulement pas à pas, et on répète jusqu'à ce qu'elle ait été assimilée. Là, certaines erreurs techniques sont tolérables. Plus tard, quand on applique la technique, alors c'est plus qu'un kata, plus qu'un simple mouvement, et là les erreurs techniques ne sont plus tolérables.
Cela fait partie du système pédagogique. On pratique des katas, on pratique aussi des mouvements, et là cet aspect dynamique est acceptable. Tu peux être d'un autre avis, mais je trouve que c'est correct comme ça. Mais tu as raison il faut aussi pratiquer cet aspect dynamique, dans lequel le partenaire attaque et tu dois te débrouiller.

Mais n'en est-il pas ainsi dans la vie : parfois c'est dynamique, puis vient un moment presque statique qui à son tour est entraîné dans un mouvement dynamique.

Non, je dirais plutôt que c'est ainsi que nous faisons les cours débutants, que l'on pratique des katas, très statiquement, sans aucune idée d'efficacité, si j'ose dire. Puis, plus tard, vient la pratique dynamique avec partenaire dans laquelle on essaie de percevoir le centre du partenaire et ainsi de progresser. Je pense qu'il faut pratiquer les deux. Les formes et leurs applications.

La forme de leur exécution exacte, tu veux dire ?

Oui, exactement. Bien sûr c'est une partie très importante de la pratique, que de prendre le centre du partenaire, dans le mouvement - afin de pouvoir le déséquilibrer. Seulement, si tu dis à un débutant qu'il doit sentir le centre de son partenaire... L'aïkido n'est pas simple, c'est très complexe.

Pendant que je prenais des photos sur le tatami j'ai observé une débutante qui travaillait avec une ceinture noire. Et elle lui disait : « Non, non, c'est comme ça qu'il faut attaquer ». La ceinture noire a eu l'air étonné et elle a attaqué, ce sur quoi l'autre n'a pas su comment réagir.

Je ne vois pas où tu veux en venir.

On voit souvent des débutants qui essaient d'apprendre quelque chose à des anciens. J'ai assisté à des scènes incroyables. Cela vient peut-être d'un manque d'étiquette.

Oui, oui, mais le problème c'est qu'en aïkido on ne sait jamais exactement où on en est. Bien sûr il y a les grades, la comparaison avec les autres pratiquants, mais au bout du compte : « Es-tu meilleur que moi, suis-je meilleure que toi... ? ». Je ne sais pas où je me situe si je ne le ressens pas moi-même. Il n'y a personne pour me le dire. Et bien sûr c'est encore plus vrai pour les débutants et les débutantes : ils pensent qu'ils en savent déjà beaucoup. Ça me rappelle quelque chose qui m'est arrivée à un stage, je crois que c'était en Belgique. Un débutant avec qui je pratiquais a passé son temps à me corriger. Alors je me suis dit que mon « exercice du jour » était de garder mon calme, de ne pas m'énerver et de me laisser corriger. Je lui ai demandé qui était son professeur. Ce dernier travaillait à deux pas de nous. Après le cours je lui ai demandé si c'était l'habitude, chez eux, de corriger tout le monde et il m'a répondu : « Oh, c'est comme avec la confiture : moins on en a, plus on l'étale ! » Après ça, on a fait la paix. J'ai trouvé ça très sympa.

L'étiquette s'évapore et il y a d'incroyables luttes de pouvoir sur le tatami.

Oui, mais pas seulement sur le tatami. C'est la même chose en dehors. Il y a tellement de jalousie et d'envie. Et ceci dans un art martial qui en fin de compte a pour but de tout unifier - love, peace and harmony - mais jamais on ne passe quoi que ce soit à l'autre.
Tout comme dans la vie quotidienne, on est presque constamment confronté à des situations stressantes où il s'agit d'être le plus rapide, le plus fort, le meilleur. Un exemple : les autoroutes allemandes.
Tu m'a demandé ce qu'il en était des rapports entre hommes et femmes en aïkido. Je trouve qu'il y a moins de concurrence parmi les femmes. Je m'entends particulièrement bien avec mes collègues femmes qui dirigent elles aussi un dojo, comme Doris Dohse à Wiesbaden, Barbara Best à Francfort ou Ulli Serak à Berlin. On ne peut pas parler de rivalité entre nous.

D'accord, mais vous avez chacune votre propre dojo, vous ne vous retrouvez que rarement sur les tatamis, lors de stages.

Oui, mais quand même.
Je dois confesser quelque chose : moi aussi j'ai péché en aïkido. Il m'est déjà arrivé de bloquer une femme, et de me bagarrer avec des femmes sur le tatami. Je dois admettre ça.

Oh oui, je me souviens de ce temps-là, c'était amusant de se bagarrer avec toi.

Il m'est aussi arrivé de bloquer des hommes, mais j'admets que j'ai aussi bloqué des femmes.
Ce que tu disais sur la bagarre dehors, c'est vrai. Et c'est principalement, sinon uniquement, une affaire d'hommes. Comme tu l'as dit, c'est comme un combat de cerfs.
Oui, c'est comme ça, même si ça me fait de la peine de le dire, c'est comme ça. Mais d'un autre côté, quand les femmes se battent, elles se battent pour de bon. Là où elles se sont battues, l'herbe ne repousse pas, elle sont sans merci. Il faut mettre au compte des hommes que quand ils se battent, ils peuvent prendre ça « du côté sportif ». Il peut y avoir des blessures, un oeil au beurre noir, une main meurtrie ?
Mais quand des femmes s'y mettent, alors... je pense que les femmes ont un seuil de réaction plus élevé, mais quand elles se battent, c'est sans merci. Alors, même les hommes ne font pas le poids.

Oui, c'est le point décisif. Ou bien tu laisses le champs libre, ou bien tu cognes pour de bon - malgré toutes les idées d'harmonie qui règnent en aïkido... !

Oui, je remarque la même chose en moi quand j'y réfléchis : en ce qui concerne l'aïkido et pour ce qui est de laisser libre cours au potentiel de violence, il y a eu en moi un changement profond. Il y a certainement des gens qui peuvent mieux se maîtriser que moi, mais cela m'a changée. Cela ne m'amuse plus tellement de me bagarrer sur le tatami. Bien sûr, je me pose aussi la question : « quand je me laisse mouvoir par quelqu'un, est-ce que je suis plus faible que quand je ne me laisse pas bouger ? ». Je suis pourtant la même personne, dans un cas comme dans l'autre.

Te laisser bouger ?

Je te donne un exemple : tu travailles avec quelqu'un et tu as l'impression qu'il n'exécute pas la technique correctement, qu'en fait il n'est pas capable de te faire bouger, mais tu suis quand même le mouvement. Suis-je alors plus faible, simplement parce que je me suis laissé déplacer ?

Ne devrait-on pas aussi poser la question de savoir si l'aïkido ne « fonctionne » que si l'autre accepte le mouvement ?

Oui.

Mais théoriquement je devrais me trouver en déséquilibre dès le moment du contact.

C'est clair, mais tu pratiques souvent avec des gens qui ne sont pas au même niveau que toi. Que fais-tu à un stage quand tu travailles avec quelqu'un qui n'est pas aussi avancé que toi ? Est-ce que tu suis ? Est-ce que tu restes planté là ? Qu'est-ce que tu fais ? Et est-ce que tu en es plus faible quand tu suis ?

Je suis, bien sûr. Mais si l'entrée de la technique est fausse, là non. Sauf si je travaille avec un vrai débutant. Sinon je laisse l'autre faire un mouvement faux, sous le prétexte que le principal c'est qu'il ou elle se déplace.
Quand je remarque qu'il cherche, qu'il voit de lui même que son exécution de la technique ne correspond pas à l'idée qu'il s'en fait, alors je l' « aide » un peu à me déséquilibrer.

La pratique ne reflète pas une situation réelle, la plupart du temps on travaille une seule technique à la fois. Ce n'est pas un véritable combat où tous les coups sont permis. Sur le tatami on a une situation d'entraînement, pas de combat. Je ne reste donc pas plantée là, mais je suis le mouvement même quand je travaille avec un débutant.
En aïkido il y a tellement de possibilités que l'on ne peut pas dire : « ça c'est juste, et ça c'est faux ».
Ce que je trouve important, c'est que les principes soient respectés, que la distance soit correcte, que l'attaque soit redirigée... Ces principes de base sont pour moi beaucoup plus importants.
On peut alors intégrer les différents styles d'aïkido, il n'y a plus de « faux » et de « juste », mais on peut alors dire « ça marche comme ça, mais on peut aussi faire comme ceci » et décider : « maintenant nous allons travailler cette forme ».
On ne peut pas essayer d'enseigner dix formes différentes à un débutant, il paniquerait et s'enfuirait.

En fin de compte, tu ne peux enseigner que ce que tu tiens pour juste.

C'est aussi une question de décision. Il y certaines choses que je montre pour des raisons pédagogiques aux débutants que je ne prendrais pas forcément pour moi.

D'où ma prochaine question : as-tu des cours réservés aux débutants ?

Oui.

Est-ce que tu trouves que c'est mieux que des cours mixtes ?

Il y a aussi des cours mixtes, et en plus il y a des « anciens » qui viennent au cours « débutants ».
Pour moi, il est important d'offrir un cours consacré aux débutants, où ils apprennent à se tenir debout et à se déplacer correctement. Celui qui aura appris cela correctement n'aura pas de difficulté à ensuite exécuter les techniques.
À ce propos, il m'est arrivé dans des cours ou des stages des styles d'aïkido les plus divers de demander à mon partenaire à propos d'une technique: « comment tu fais ça ? » de me voir répondre : « Euh, je recommence ». Ils n'étaient pas en mesure de m'expliquer ce qu'ils avaient fait, ils le faisaient, tout simplement.
Se tenir droit en se déplaçant, il n'y a pas de raisons d'attendre son 1er dan pour l'apprendre, on doit apprendre ça tout de suite quand on est débutant. Qu'il faut essayer d'abaisser les hanches, on doit au moins savoir que c'est nécessaire. Même quand on n'y arrive pas encore, c'est l'effort qui compte.

Mais quand on pratique un aïkido sportif on ne garde pas longtemps une posture droite.

Et pourquoi pas ? Regarde Christian Tissier, il se tient droit tout le temps, est-ce que tu l'as déjà vu penché en avant ?

Justement. Lui c'est une chose, mais les autres ?

On y travaille.
Mais, sérieusement, il est absolument droit. Ça aussi j'ai dû l'apprendre. Quand on apporte ça dès le début aux débutants, ça porte des fruits. Et non attendre qu'ils soient 2e kyu pour leur faire remarquer qu'ils baissent la tête où que leurs yeux sont dirigés non vers la poitrine de uke, mais vers ses pieds. Quand on a appris faux, ?

C'est comme l'arbre qui pousse de travers?

C'est un bon exemple. Quand un arbre pousse de travers, on lui met un tuteur pour le soutenir et quand il est grand il est aussi droit que cet arbre-là, dehors.

Alors pourquoi, dans ton dojo, tout le monde ne marche pas avec un jo attaché dans le dos ?

Parce que l'on ne peut pas procéder ainsi avec des personnes, bien que je doive avouer que j'y ai déjà pensé.
Mais plaisanterie mise à part, quand dès le début tu dis : « descendez les hanches », plus tard ce n'est jamais un problème. Regarde ceux qui font de la danse classique, il n'y en a aucun qui se tient de travers ou courbé, les plus jeunes apprennent déjà cela? regarde les élèves en aïkido : ils sont tout de traviole. Et le pire avec une mauvaise posture, c'est le danger d'accidents et de blessures.

Diriger un dojo... ?

Oh oui, j'ai beaucoup appris dans ce domaine ces dernières années. Aujourd'hui je suis d'avis qu'il devrait y avoir une formation de professeurs d'aïkido qui comprendrait des sujets tels que la comptabilité, la publicité, la pédagogie, la gestion, etc. et où on pourrait vraiment apprendre cela. On est confronté à des questions aussi banales que « où trouver des keikogis, combien les faire payer, comment organiser mon dojo ».

Et toi, comment l'as-tu organisé ?

Nous sommes une SARL à but non-lucratif depuis 1999. Avant c'était tout simplement une école.

Aujourd'hui encore on n'apprend nulle part à diriger un dojo. Ne pourrait-il pas arriver qu'un groupe d'élèves te « prenne en otage » et te « force » à pratiquer d'une certaine façon, et que tu ne puisse t'y opposer pour des raisons économiques ?

Non, ce n'est pas possible, c'est moi qui tiens la barre. Quand j'ai vu ou appris quelque chose de nouveau, quand j'ai lu ou découvert quelque chose d'intéressant, alors je l'intègre, mais il n'y a pas de structure qui couvrirait cela.

Tu fais pas mal de kilomètres... ?

C'est exact, mais je ne vois pas comment je ferais autrement. Je travaille toujours sur des thèmes. À l'époque où je me rendais chaque semaine à Paris, j'avais souvent un trop plein d'inspiration. Je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas digérer tout ça, que je ne pouvais pas le transmettre tel quel, en plus les élèves n'en étaient pas là où je me trouvais la veille...
Mais plusieurs choses ont résulté du fait que je posais des questions comme : « comment pourrait-on travailler tel ou tel aspect, pour mieux le faire comprendre ? ». J'ai ainsi accumulé pas mal d'idées. L'aïkido est un vaste domaine.

As-tu un exemple d'un de ces thèmes ?

En ce moment je m'intéresse particulièrement aux attaques frappées. Beaucoup n'ont jamais appris à attaquer correctement - ils attaquent cahin-caha. Un entraînement de karaté ne serait pas la bonne solution, il faut quelque chose d'adapté. Mais les coups sont importants et pour améliorer la qualité des attaques on doit s'entraîner à donner des coups de poing.
Heureusement on travaille beaucoup le bokken. Une grande partie de l'aïkido dérive en effet de la pratique du sabre, et par ailleurs de nombreuses techniques peuvent être étudiées sans partenaires avec le bokken.
Pour revenir à ce que je disais sur les débutants : ils doivent acquérir une bonne attitude et une posture droite. On ne peut pas travailler ça avec 90 kg accrochés à son poignet, et on comprend rapidement pourquoi on a d'autres sensations avec un sabre qui pèse « seulement » 500 grammes. C'est pourquoi la pratique de l'aïkido bénéficie énormément de la pratique du sabre, mais la réciproque est vraie aussi, car sans l'aïkido, le travail du sabre serait raide et rigide.
En ce moment ce qui m'intéresse c'est avancer sur une attaque : comment avancer sans s'arrêter, mener une attaque jusqu'au bout, et néanmoins pouvoir s'arrêter à volonté. Autrement dit comment pouvoir reculer sans butter aveuglément dans quelqu'un ou quelque chose. C'est un fait qu'en général les gens ne savent pas attaquer - il suffit d'observer un passage de grade dan pour s'en convaincre. En France j'ai assisté à un examen de 3e dan, où uke s'avançait pour attaquer en gardant le poing à la hauteur de son ventre quasiment jusqu'au moment du contact. C'était presque drôle à voir. L'aïkido est quand même un art martial et c'est aussi jouissif d'attaquer correctement.

Tes idées pour l'avenir ?

Oui, non [Rire sonore]. Peux-tu préciser ta question ?

Le développement du dojo ?

J'aimerais bien mener à bien l'idée de réunir plusieurs arts martiaux sous un même toit. Je suis consciente de la difficulté que cela représente, car les gens que je ferai venir dans mon dojo doivent non seulement être bien dans leur tête mais aussi maîtriser leur art. C'est d'autant plus difficile que Darmstadt n'est pas une grande ville, c'est la province. Par exemple, ici il n'est pas facile de trouver quelqu'un qui non seulement pratique le kyudo, mais le maîtrise. Et en plus, comme je l'ai déjà dit, il faut qu'il y ait des atomes crochus.

Tu étais 1er dan quand tu as ouvert ton dojo, ce qui est très tôt. Aux États-Unis, par exemple, ce ne serait pas possible.

Au Japon non plus ce ne serait pas possible. Même avec un 4e dan on me demanderait pourquoi je veux ouvrir un dojo. Mais ici, en province, les choses sont différentes. Au fond, il y a sûrement le fait que l'on veuille pratiquer le style d'aïkido que l'on aime. Chacun aime l'aïkido qu'il pratique, sinon il ne le pratiquerait pas. Et comme chacun aime ce qu'il fait, cela fait qu'il lui est parfois difficile de s'entendre avec les autres. Chacun est convaincu de la justesse de sa voie.
Ça s'est aussi passé comme ça pour moi la première fois que j'ai été chez Tissier. Je me suis dit : « C'est ça. C'est ce que je cherchais tout le temps ». Je ne voulais plus pratiquer un autre aïkido. Ce que j'avais vu et ressenti m'avait convaincu.
J'aurais pu aussi aller dans un autre dojo à Darmstadt, il y a ici un groupe qui suit Asaï Senseï, mais ce qu'ils faisaient ne m'a pas convaincu.
Après avoir été chez Christian, je ne voulais plus faire autre chose.
Je peux imaginer qu'il n'en va pas autrement dans les autres groupes. Quand on vit dans un pays sous-développé du point de vue de l'aïkido, on n'a pas d'autre choix que d'ouvrir un dojo.
? l'important c'est de ne pas perdre le contact « vers le haut », de ne plus aller aux stages et de croire que l'on a tout compris. Non, il faut conserver le contact avec un sempaï ou un senseï.
Par ailleurs, c'est un fait que ce que l'on a transmis comme professeur, on peut le comprendre à un niveau bien plus profond comme élève. Les cours que tu donnes contribuent à ton propre développement technique.

Tu m'as dis une fois que tu as toujours dû faire beaucoup de kilomètres pour pratiquer, même quand tu habitais à Berlin ?

À Berlin, c'était au coin de la rue. Ça a donc commencé tout à fait innocemment. Ensuite j'ai déménagé à Darmstadt et je pratiquais à Francfort, je devais donc prendre la voiture pour aller à Francfort.
Mais cela ne me suffisait pas, j'en voulais plus ! Alors j'ai commencé à aller à tous les stages possibles. À l'époque c'était excitant, parce qu'il n'y avait pas tellement de stages. Donc j'allais à gauche et à droite, partout, j'ai tout essayé, vraiment, je ne ratais pas un stage.
Et puis un jour j'ai vu Tissier et ça m'a complètement convaincue.

Est-ce que tu te souviens de ce qui t'a « convaincue » ?

L'aïkido, son aïkido, pas ses beaux yeux bleus [rires].
J'ai eu ce sentiment : « C'est ce que moi aussi je veux faire. Je veux faire ça autant que possible, longtemps, et exactement comme ça. ». C'était magique.
C'est cette qualité particulière qu'il a, de totalement motiver les gens, quelque soit leur niveau. On veut faire comme lui, on est comme pris au filet. Je m'en souviens comme si c'était hier : le premier stage était à Cologne, j'ai eu des courbatures terribles, mais c'était tout simplement génial.
On a été nombreux à ressentir ça, je n'étais pas la seule à avoir fait le déplacement. On a été toute une bande à attraper le virus. J'ai eu le sentiment que là, je pouvais apprendre l'aïkido. Et j'ai tout de suite senti que ce n'était pas simplement quelque chose de passager, pour deux ou trois ans ?
J'ai senti que ce serait pour longtemps. Peut-être les prochaines vingt, ou cinquante années.

Anita, merci beaucoup pour cet entretien !

Tout le plaisir a été pour moi. Horst, je te remercie aussi.

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