La première partie de cet article est parue dans le numéro 7 (3/2003).

La fin de cet article est parue dans le numéro 8 (4/2003).

Entretien avec Anita Köhler: Anita san wa Sakura no hana o tabemasen
Interview de Horst Schwickerath - Première partie

Aïkido Journal. : Anita, comment se fait-il que tu célèbres la fête des fleurs de cerisiers ?

Anita Köhler : Nous la célébrons chaque année depuis que ce dojo existe, quand les cerisiers fleurissent, normalement en avril. Cette année, à cause du déménagement et des travaux, la fête a été remise à l'ouverture du nouveau dojo.

Pourquoi as-tu déménagé ?

Mais, pourquoi pas ? J'avais envie d'établir un centre regroupant les différents arts martiaux, comme le karaté, le judo, le kendo, donc les arts martiaux japonais classiques, mais aussi d'autres arts martiaux comme la capoeira brésilienne. J'avais repéré ces locaux il y a déjà deux ans, et quand ils ont été libres, j'ai sauté sur l'occasion.
Je suis convaincue que les différents arts martiaux se « fécondent » mutuellement bien plus qu'ils ne se font obstacle. Normalement on se décide pour un art martial donné, mais on peut aussi apprendre quelque chose des autres arts. Comme aikidoka je peux, par exemple, beaucoup apprendre en matière de coup de poing ou de coup de pied, etc. C'était l'idée de départ de cette large palette que nous voulons offrir.

Et qu'est ce qui est offert en ce moment ?

Pour l'instant, le ken jutsu.

Comment était né l'ancien dojo ?

Laisse-moi me souvenir ... Cela devait être en 1994, que j'ai ouvert mon dojo. Oui, c'était en 1994. Il y avait déjà eu une école d'aïkido dans ces murs. Christa Krieg, je ne crois pas que tu la connaisses, enseignait ici. Elle était rentrée du Japon après y avoir passé plusieurs années. Mais il ne reste plus aucun de ses élèves. J'ai donc repris le dojo en 1994. Tu sais, les chiffres et moi? je ne me souviens pas des dates.
Avant ça j'avais un dojo à Francfort avec Klaus Gregor, dans la Hohenstauffen Strasse - qui maintenant est dirigé par Thorsten Schoo. Un jour Klaus m'a demandé si je voulais reprendre le dojo. Avant que je n'aie pu répondre Christa s'est adressée à moi pour me dire qu'elle avait trouvé un emploi à Dresde et me demander si j'étais intéressée par le dojo de Darmstadt.
Je me suis retrouvée dans une situation, je m'en souviens bien, c'était à Paris dans une chambre d'hôtel, où je devais décider si je voulais m'occuper de deux dojos et d'un groupe d'acteurs. Et en plus cela tombait à un moment où je m'étais engagée à aller à Paris chaque week-end pour pratiquer au dojo de Christian Tissier. J'avais déjà fait ça quelques fois et j'étais persuadée de ne pouvoir tenir ce rythme que peut-être deux ans.
Alors, la question de savoir si j'étais partante m'a prise au dépourvu, mais quand même j'ai tout de suite su que j'allais le faire, même si en même temps je devais réfléchir à comment concilier tout ça? Oui, c'est comme ça que ça s'est passé? !

Et alors, tu as vraiment fait tout ça en même temps : Francfort, Darmstadt et le théâtre ?

Oui, j'ai fait tout ça ensemble et en même temps.
J'ai enseigné pendant encore un an à Frankfort, puis un jour Thorsten est venu et m'a demandé si je serais prête à lui céder le dojo, car il en cherchait un. J'étais alors prête à le lui vendre. Et j'ai transmis le groupe d'acteurs à Doris Dohse. C'était devenu trop pour moi. Je me suis entièrement concentrée sur Darmstadt. C'est là où j'habite, j'y connais beaucoup de monde. J'avais de bonnes relations et les gens qui venaient au dojo avaient commencé chez moi et trouvait chouette ce que je faisais.
Donc, la combinaison Francfort, Darmstadt, école de théâtre, ça a duré un an environ, après il a fallu que je réduise, c'était vraiment devenu trop lourd à porter. Ça m'a permis de me consacrer à Darmstadt. J'avais pris conscience que je devais avoir plus de temps pour moi. J'étais alors 2e dan et j'avais besoin de temps pour ma propre pratique. En réduisant mes activités d'enseignement au seul dojo de Darmstadt j'avais de nouveau le temps d'aller à Paris.

Je peux me tromper mais alors, en 1995, quand j'ai commencé à publier Aïkidojournal, il n'était pas question d'un dojo exclusivement pour femmes ?

Non, non, au contraire, au début il n'y avait que des hommes. Puis petit à petit nous nous sommes développés.

L'idée d'un très grand dojo est la conséquence logique de votre développement ? C'est vrai que là-bas on est un peu à l'étroit.

Oui, ça ne fait que 120 m².On y a bien eu des stages avec 30 personnes quand Patrick Bénézi est venu. Ça pouvait aller. La sueur dégoulinait des murs, mais ça pouvait aller.

Votre prospectus dit que vous êtes le plus grand dojo en Europe. C'est vrai ? Ce n'est pas un peu exagéré ?

C'est difficile à prouver, mais il se pourrait bien que ce soit le plus grand dojo du monde. J'ai bien entendu parler d'un dojo à Paris qui aurait 310 m², là où enseignent Francine et Philippe. Mais c'est toujours moins grand que chez nous. [Rires]
Au début c'était bizarre : on avait un si grand dojo et tout le monde s'entassait dans un coin. Une vaste étendue de tatamis et pas assez de place. Ça a pris du temps pour que l'on ne se sente plus perdus?c'est drôle.

As-tu noté d'autres changements, à part le fait que les gens sont devenus moins moutonniers ?

C'est une question intéressante. Oui, je pense que l'atmosphère a changé. J'ai remarqué que les gens prennent beaucoup plus soin des choses. Tout est neuf, on fait attention. Quand un espace est beau, il donne l'impression d'avoir plus de valeur, cela a un effet positif, on en prend plus soin, il y a moins de désordre. Et maintenant nous avons aussi une salle où on peut se retrouver.

Dans l'ancien dojo, il n'y avait pas d'entrée - est-ce que tu connais le dojo de Christian [Tissier] à Paris ? Non ? Tu entres et derrière le comptoir, dans l'entrée, tu vois le maître&bnsp;? - j'ai trouvé ça si beau ? - c'est comme ça que je me l'étais toujours imaginé. Derrière il avait aussi une image avec deux personnages qui cheminent dans un paysage? vraiment chouette. Je rêvais de quelque chose de spécial comme ça pour mon dojo ... je suis assise et les élèves arrivent. Dans l'autre dojo ce n'était pas possible, il n'y avait pas de place pour un comptoir.

Il n'y aurait plus eu de place du tout, on n'aurait même pas pu entrer.. [rires]

Oui, j'en rêvais tout le temps et je me l'imaginais comme ça : « Je suis assise derrière le comptoir, les gens entrent, on se salue ou pas? » Mais maintenant c'est tout à fait différent. Dans l'ancien dojo, il n'y avait pas d'espace commun, à part le tatami. Après le cours, les anciens s'installaient pour plier leur hakama et bavarder, ils se connaissaient depuis longtemps. Les nouveaux ne s'intégraient pas facilement à ce groupe. Maintenant les gens restent ensemble après le cours, on sort ensemble, des couples se forment, on va au Biergarten pour une bière...

Alors, tu es le dojo-agence de rencontre ?

Non, mais c'est quand même bien qu'ils discutent ensemble. Comme ça, sur le tatami ils se concentrent sur la pratique. On communique avant et après le cours. Ce qui fait qu'on s'amuse plus à côté des cours. La communication - je trouve ça très important. Il y a aussi des gens qui viennent pour le cours et repartent aussi tôt, ça va aussi. Mais il y en a beaucoup qui éprouvent le besoin de se connaître mieux dehors du tatami, de s'entretenir.

Les couples et l'aïkido ? L'aïkido masculin, l'aïkido féminin, y a-t-il des différences ?

Je pourrais écrire un livre là dessus. Tout d'abord une réflexion d'ordre général : je crois que les hommes n'auraient pas tant de plaisir à pratiquer l'aïkido s'il n'y avaient pas de femmes.

À cause de l'absence de combat ?

Non, pas nécessairement le combat. Sur le tatami, c'est plutôt entre hommes qu'il y a combat. Les femmes ont plutôt tendance à établir un rapport avec le partenaire, alors que les hommes ont plus tendance à s'affronter, il y a ce comportement typique du cerf male, ils veulent mesurer leur force. Et de quoi s'agit-il dans ces combats de cerfs ? Des femelles? ! Et de la question de qui va finir avec qui ?!
Sans femmes, l'aïkido ne serait pas, de loin, aussi intéressant. Je trouve qu'en aïkido les femmes devraient être prises au sérieux, ou disons plus au sérieux, ce qui souvent n'est pas le cas. J'ai moi-même vécu cela, par exemple quand je pratique avec un homme qui est plus fort que moi. Quand je me rends compte qu'il me bloque constamment, il arrive souvent qu'il suffise que je lui sourie - et tout d'un coup ça marche. Mais je trouve que c'est bête, il devrait être possible de pratiquer avec un homme sans que je sois obligée de faire appel à ma féminité. Le slogan : « sur le tatami il n'y a que des personnes, pas d'hommes, pas de femmes, rien que des personnes » devrait être valable pour tout le monde.

Ce qui me frappe c'est qu'il y a peu de femmes qui s'en sont bien sorties, qui sont des modèles. La plupart des modèles sont des hommes. Regarde, qui donne des stages en Allemagne, en France, en Europe, au Japon .. - en Amérique c'est peut-être différent. Mais c'est surtout des hommes qui donnent des stages.

Il y a peu de femmes qui font ça. Si, ce sont surtout des hommes qui ainsi deviennent des modèles, les grands Senseï sont tous des hommes. Et mes propres modèles en aïkido sont tous des hommes.

Cela vient peut-être de ce que l'aïkido est un art martial, un art guerrier et ce sont surtout les hommes qui font la guerre.

Non, je ne vois pas les choses comme ça. Les femmes aussi font la guerre. Il y a eu des civilisations où c'étaient les femmes qui faisaient la guerre. Certes, l'aïkido est un art martial? mais c'est aujourd'hui un fait que dans la vie professionnelle les femmes occupent des positions aussi importantes, aussi décisives, que les hommes. Mais ce n'est pas le cas en aïkido. Ce qui se passe normalement c'est qu'au début il y a beaucoup de femmes, mais que plus on monte, plus on ne rencontre que des hommes. En haut, au niveau des 7e, 8e dan il n'y a plus de femmes. En tout cas, je n'en connais aucune, tu t'y connais mieux que moi, peut-être connais-tu quelqu'un, moi non. Mais si tu parles de modèle, pour moi il y en a trois : c'est d'abord Micheline, la femme de Christian Tissier, puis il y a une femme à Moscou qui s'appelle Marina et qui me ressemble comme une s?ur jumelle et qui a un dojo et puis il y a une femme à Paris qui pratique mais qui n'enseigne pas. Elle s'appelle Sylvia et son aïkido me plaît vraiment. Je ne connais pas les Américaines, il y en a sûrement quelques unes, mais?Je pense qu'il est temps que ça change.

Pourtant, on dit toujours qu'en aïkido on n'utilise pas sa force mais celle du partenaire, et que donc une « faible » femme  peut maîtriser un « bloqueur » et ce, avec la technique de l'aïkido. Et maintenant tu dis qu'un sourire est plus efficace? bizarre. À quoi est-ce que cela tient ?

Oui, avec un sourire? - mais il faut se poser la question, surtout quand il y a beaucoup de débutants et de débutantes, de comment est-ce qu'ils peuvent se débrouiller avec un 1er ou un 2e dan, quand ceux-ci les bloquent. Il n'y a pas que la différence corporelle, il y a aussi l'expérience qui entre en jeu. C'est égal si c'est un homme ou une femme.

Je pense aussi que beaucoup de femmes n'ont pas suffisamment confiance en elles-mêmes, ou bien ont un plus haut seuil d'inhibition, pour enseigner. Je pense que c'est important.

J'ai déjà souvent entendu dire ça. Il n'y a pas longtemps j'en parlais avec Hans-Jürgen Klages, de Cologne, et il m'a dit qu'il voudrait qu'une femme enseigne dans son dojo, mais qu'il n'en trouvait pas. Plus tard j'en ai parlé avec quelqu'un qui pratique en Turquie, parce que cela m'intéressait de savoir ce qu'il en était, à cause de l'aspect religieux et il m'a assuré que cela serait reçu très positivement, mais que malheureusement il n'y avait pas de femmes enseignantes. Il y en a beaucoup qui disent ça, mais ils ne trouvent pas de femme pour enseigner dans leur dojo. Je ne crois pas qu'ils disent ça comme ça, parce que je suis une femme qui, justement, enseigne.

Est-ce que tu veux dire que ce qui fait défaut c'est la mise en pratique des grands principes sur le tatami ?

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