Cet interview est parue dans le numéro 1.

Entretien avec Zenon Kokowski
de Horst Schwickerath et Henry Liberman

Zenon Kokowski devant l'entrée du Hombu Dojo de TokyoCurriculum vitae

Né le 15.10.1959
Il dirige un dojo à Francfort sur le Main.
Il a une cinquantaine d'élèves dont 4/5 yudanshas.

  • Aïkido : a débuté en 1979 à Szczecin, Pologne
  • Shodan en 1987 à Uppsala (Suède); de Nishio Sensei
  • Nidan en 1989; de Tamura Sensei
  • Sandan en 1992; de Tamura Sensei
  • Yondan en 1996; de Tamura Sensei
  • Godan (FDAV) en 2001
  • Iaido : a commencé à pratiquer en Pologne en 1984-85
  • Shodan en 1993
  • Nidan en 1994
  • Sandan en 1995
  • Yondan en 1998 à Tokyo, de la ZNKR (Fédération Japonaise de Kendo)

Où as tu commencé à pratiquer l'aïkido?

À Szczecin, en Pologne.

Et comment l'aïkido est-il arrivé à Szczecin?

Par Ichimura Senseï, qui habitait alors en Scandinavie. Il est venu en Pologne, à Szczecin, et y a planté de petites pousses d'aïkido. Il n'est malheureusement plus en Europe. C'est un homme très intéressant. Il est venu pour la première fois en 1978. J'ai fait sa connaissance en 1979, l'année où j'ai débuté.

Bien que la Pologne fût un pays socialiste, il était possible d'y pratiquer l'aïkido, ce qui n'était pas le cas dans les autres socialistes ou communistes. En Yougoslavie, c'était différent, eux ils pouvaient pratiquer sans problème. En Pologne l'aïkido a commencé à s'implanter dès 1976.

Et comment es-tu venu à l'aïkido?

En fait, je voulais faire du karaté. Dans les années 70 j'avais vu les films de Bruce Lee, et j'étais fasciné. Cette force, et l'intelligence avec la quelle il utilisait son corps... Et comme j'avais fini l'école, il fallait bien que je fasse quelque chose.

Ça s'est passé comme ça: j'étais allé m'inscrire à un cours de karaté. Il y avait deux entrées. Devant l'une d'elle il y avait foule, il fallait faire la queue. Je me suis dis que j'allais me faufiler et passer par l'autre porte. Ce que je ne savais pas c'est que derrière cette porte-ci, ce qu'il y avait, c'était un cours d'aïkido. Le cours de karaté c'était à côté.

Une nouvelle fois le hasard fait bien les choses !

Oui; c'est le hasard, vraiment le hasard !

Vois-tu, malgré les différences politiques, les hommes rêvent partout de la même chose. Je me rappelle qu'en Allemagne, dans la «période Bruce Lee», les spectateurs sortaient des cinémas en roulant des mécaniques et se précipitaient vers les clubs de karaté qui connurent de beaux jours. Combien de temps es-tu resté à Szczecin, en Pologne ?

Si ma mère est Polonaise, mon père est d'origine allemande. Je voulais connaître l'autre côté géographique de mes origines. Et j'avais entendu dire qu'il y avait beaucoup de bons maîtres d'aïkido en Allemagne, en tous cas c'est ce que je m'imaginais. La réalité était bien différente, comme d'habitude. C'est ainsi qu'en 1988 je suis parti pour l'Allemagne, pour y étudier l'aïkido. Ce n'est pas tant le miracle économique allemand qui m'attirait, si tu vois ce que je veux dire. Le destin en a décidé autrement ! (éclat de rire).

Tu as donc pratiqué l'aïkido en Pologne de 1979 à 1988 sans interruption. Est-ce qu'il y avait chez vous quelque chose comme un système de grades ? Aviez-vous des structures fédérales ? Avais-tu un grade ?

Comme le premier Senseï japonais qui était venu en Pologne était Me Ichimura, qui habitait alors en Suède, nous avons beaucoup empruntés aux pays scandinaves. Nous nous rendions souvent dans ces pays, à l'occasion des stages d'été, ou d'un autre stage important avec Me Ichimura ou l'un de ses élèves. Mais il y avait aussi des groupes qui se réclamaient de Me Kobayashi ou de Me Nishio et qui pratiquaient ensemble. Comme en France, il y avait en été des stages d'une semaine et nous essayions tous d'y participer. C'est à l'occasion d'un de ces stages que j'ai passé mon shodan avec Me Nishio, alors que je ne l'avais jamais rencontré. Il m'a accepté parce que j'étais un élève de Me Ichimura.

C'était à Uppsale, un stage très intéressant.

Je ne suis pas sûr de l'année exacte, mais je me rappelle t'avoir vu assis, l'air malheureux, sur le camping de St Mandrier, après t'être fait recaler à l'examen de nidan par Me Tamura.

(éclat de rire) C'est bien de t'en souvenir. Je suis heureux de ne pas avoir passé mon grade alors, car ainsi j'ai beaucoup appris. C'était inconsidéré de mon art de me présenter, mais je voulais à tout prix passer mon grade avec Me Tamura.

C'était une grave erreur, politique et stratégique. Je voulais avoir le pouvoir que donne le grade, pas ce qu'il représente. Je voulais avoir la confirmation de quelque chose qui en fait était absente. Comme il y a près de 1000 km entre St Mandrier et Francfort, j'ai eu le temps de réfléchir sur la route du retour. J'ai retourné tout ça dans ma tête, et j'ai compris ce qui c'était passé: son aïkido était trop compliqué pour moi, je n'y avais rien compris et j'avais eu l'audace de vouloir passer mon grade!

Riens compris ? Bien sûr, j'avais assimilé certaines choses, mais en fait je n'avais rien compris. Je me suis ainsi décidé d'étudier auprès de Me Tamura.

Et tout juste deux mois après, c'était en Hollande, il m'a pris par la manche et m'a dit de me présenter au passage de grade. C'est la seule fois que j'ai vu Senseï faire quelque chose comme ça.
C'était une récompense, parce que j'ai persévéré et essayé d'assimiler son aïkido, de le comprendre.

Quand tu es arrivé á Francfort en 1988, est-ce que tu as tout de suite trouvé la possibilité de pratiquer ?

Je savais qu'il y avait une école privé où enseignait Klaus Gregor (alors élève de Yamaguchi Senseï, NdT). Il y avait aussi les gens de Brandt (membres du «Deutscher Aikido Bund», à l'époque dans le sillage de Me Nocquet, NdT) mais je n'ai pas cherché dans cette direction. Et il y avait aussi des gens qui travaillaient avec Me Asaï («Aïkikaï Deutschland», NdT) et qui commençaient à s'orienter vers Me Saïto. Il n'y avait donc pas beaucoup de possibilités.

Un jour j'ai vu qu'il y avait une école d'aïkido, dirigée par Otmar Gendera. J'y suis allé et je dois dire que c'est lui qui m'a mis vraiment mis sur la «voie Tamura». Il m'amenait aux stages de Me Tamura et de Jacques Bonemaison. Il m'a aussi beaucoup aidé matériellement, car je n'avais rien.

Je vivais alors de l'assistance sociale et je n'avais pas de travail. Néanmoins j'allais deux ou trois fois par semaine à Idstein ou à Wiesbaden chez Volker Riemann (un des premiers élèves de Me Tamura en Allemagne, NdT). Cela pendant trois ans.

Henry Liberman, Traducteur (2002)A part ça, je n'y comprenais rien, beaucoup de choses m'échappaient.

A cause de la langue ou du mode de vie ?

Entre autre à cause de la langue. Mais aussi la différence de mentalité, ça me travaillait aussi la nuit. En fait, tout. J'avais beaucoup de problèmes. Mais les gens qui travaillaient avec Me Tamura m'ont vraiment beaucoup aidé. Deux ou trois ans après, Otmar a fermé son dojo et est retourné à Berlin. J'ai alors essayé de travailler avec des élèves de Me Asaï, mais ils ne voulaient rien avoir à faire avec Me Tamura. En fin de compte des pratiquants m'ont demandé si je ne voulais pas faire cours à Francfort.

Qui t'a demandé ? D'où venaient-ils ?

Différents pratiquants, des débutants, des anciens, qui venaient de divers groupes, comme par exemple Thorsten Schoo, qui ne voulaient pas travailler avec Asaï ou Brandt. Mais ils sont tous partis. Plus tard encore, Volker Riemann a dû arrêter l'aïkido à cause de ses problèmes de santé. Il s'est constitué un triangle Wiesbaden-Idstein-Francfort avec des pratiquants qui voulaient travailler avec Me Tamura.

Vous avez donc fondé un club à Francfort ? Quand était-ce ?

Oui, la «Aikido Vereinigung Frankfurt».

Quand c'était ?

Dans les années 90. Nous avons essayé de faire marcher le club pendant trois ans. Il y avait sans cesse des problèmes avec la salle. La crise est arrivée quand la municipalité de Francfort a voulu nous faire payer pour l'utilisation d'une salle. Nous n'avions pas d'argent, alors nous avons arrêté. Un problème de moins !

Ensuite j'ai donné cours trois fois par semaine dans le cadre du « Deutscher Judoclub », et j'avais des contacts avec le groupe du Iwama-Ryu, qui suit Me Saïto. C'était les frères Mark et Dirk et van Meerendonk. C'est par eux que j'ai rencontré Me Saïto. Un jour je me suis fait engueuler par Me Saïto. C'était à un stage qu'il donnait. J'y étais allé avec ma femme, Ulla et mon fils qui devait avoir 6 ans à l'époque. Naturellement mon fils s'est mis à courir dans tous les sens et à jouer dans le dojo. Je l'ai rappelé à l'ordre et lui ai dit de se tenir tranquille. Saïto Senseï s'est alors mis en colère et a dit : «C'est encore un petit garçon, il a le droit de faire ce qu'il veut dans le dojo. Quand il sera plus grand, alors ce sera différent, mais maintenant il a le droit.» J'ai dû m'excuser. J'avais appris une nouvelle leçon.

Tu es toujours lié à la FDAV (Frei Deutsche Aikido Vereinigung, regroupant une partie du «courant Tamura» en Allemagne), et Jacques Bonemaison en est toujours le responsable technique ?

Je suis membre de la FDAV. D'après ce que je sais la FDAV travaille avec Jacques Bonemaison mais elle invite aussi d'autre enseignants. Pour moi Jacques a été comme une liaison avec Me Tamura. En fait, maintenant, pour moi, le maître, c'est Me Tamura. C'est ce que je cherche le plus en lui. C'est véritablement un Shihan. En lui, tu peux le voir, et quand tu fermes les yeux tu peux le ressentir.

Est-ce qu'il y a des choses qui te déplaisent dans l'aïkido ?

Si quelque chose venait à me déplaire quelque part, je n'y irai pas. J'ai aussi appris à être prudent. Je pratique l'aïkido pour mon plaisir, ce n'est pas mon métier. L'aïkido c'est ma détente, c'est ma vie. Si quelqu'un boit, ou est agressif, je ne vais pas vers lui. Après le cours, c'est sa vie privée. Mais sur les tatamis, c'est son problème, mais je ne vais pas pratiquer avec lui.

L'agressivité se rencontre partout, pas seulement sur les tatamis.

Travailler avec des débutants permet d'accumuler de l'expérience qui peut servir pour détourner une agression éventuelle. Si tu es bon, tu peux travailler avec des débutants - pas parce que tu es meilleur, mais parce que ton keiko, ton kihon est bon, et le débutant ne s'attend pas à ce qui arrive. Mais le principal problème que je rencontre chez les débutants, c'est le manque de coordination. Aujourd'hui les gens ont d'énormes problèmes corporels. Ils sont pour la plupart très intelligents, mais on dirait que leur corps ne leur appartient pas: leur posture, parfois le corps entier. C'est notre maladie. Quelque fois ils n'arrivent pas à effectuer un simple pivot, ça les dépasse. Un pivot, c'est trop compliqué ! Ils savent ce qu'ils doivent faire, mais ils ne le peuvent pas, ils n'arrivent pas à cordonner dans leur tête le passage à l'acte.

Oh oui, souvent je me pose des questions sur tout ce que font les gens pour monter un escalier. La plupart ne peuvent pas «simplement, normalement» monter les escaliers. Il y en a qui grimpent en s'agrippant à la rampe et en tirant sur les bras. Et je ne parle pas de vieillards fragiles !

Quand j'ai des débutants au dojo, je vois ça tout de suite, quand ils sont en seiza et qu'ils veulent se lever. On voit tous les problèmes corporels. Ils pensent qu'ils doivent d'abord soulever les fesses, au lieu de lever la tête avec le dos droit et détendu. Ils n'osent pas. Leur tête est trop lourde. Tu peux le leur répéter cent fois. C'est comme des bébés.

C'est très intéressant d'enseigner à des débutants. De voir comment il fait ses premier pas sur les tatamis, comment il manie le jo et le bokken, comment il assimile les mouvements. Se mouvoir ainsi lui fait découvrir un nouveau monde de sensations. Mon expérience me fait faire travailler le jo et le bokken dès le début. Il y a des groupes qui ne pratiquent pas les armes, ou seulement à partir du premier ou deuxième dan.

Mes élèves apprennent pour ainsi dire d'eux-même la coordination dans le mouvement. Ils apprennent à se déplacer seuls, avec le jo ou le bokken. Avec un partenaire, c'est plus compliqué car il y a un autre élément supplémentaire: la confrontation avec une autre personne, et il y a des débutants, surtout des débutantes, qui en sont troublés. Avec un bokken dans les mains, ils ne peuvent pas se tromper. Un bokken ça ne coupe pas, ce n'est pas vraiment fait pour frapper quelqu'un, mais c'est idéal pour trouver le mouvement par soi-même. Pareil pour le jo. Mais nous nous sommes éloigné de notre sujet...

Tu as dit que tu vivais de l'assistance sociale et que allais en voiture t'entraîner trois fois par semaine. Est-ce que ta femme, Ulla, était déjà en Allemagne? Ça a dû être dur, financièrement?

Oui, ma femme était déjà là. Nous avons ensemble pris des cours d'Allemand. J'avais un peu appris avec mon père, mais c'était trop peu. J'ai essayé de beaucoup apprendre. C'était une période difficile, mais très intéressante. Pas parce que nous ne pouvions rien nous permettre, mais par ce que nous vivions dans la pratique, par les nouveaux contacts avec les gens d'ici.

Bien sûr, financièrement c'était très difficile. Cela me coûtait au moins 300 marks (environs EUR 150.-) par mois avec la voiture. On peut penser que c'était de la folie. Mon fils en a certainement souffert. C'étaient des temps difficiles. J'ai commis des erreurs, mais il me fallait pratiquer l'aïkido. Il fallait que je rencontre d'autres personnes et que je pratique.

Est-ce que ta femme pratique aussi ?

Au début, oui. Nous avons pratiqué ensemble.

Et elle a arrêté ?

Oui. Elle n'a pas retrouvé ici le genre d'aïkido qu'elle pratiquait en Pologne. En fait c'est à elle que tu du devrait poser la question ! Je pense que ce n'est pas tant lié à l'aïkido mais à certaines personnes qui n'ont pas agi correctement au niveau politique. Elle n'a pas supporté ça.

Aujourd'hui elle pratique le iaïdo ?

Oui, elle est à l'origine du développement du iaïdo à Szczecin. Elle l'a appris de Ichimura Senseï en Suède. Elle a commencé trois ans avant moi! Elle était là aux débuts de l'aïkido en Pologne. J'ai été son élève. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai fait sa connaissance... Récemment, elle a repris le iaïdo.

Vous ne vous connaissiez pas avant ?

Non, c'est là que je l'ai rencontrée. Je pratiquais depuis un an quand j'ai reçu la ceinture verte. Qui n'était pas une ceinture, mais juste une bande verte sur la ceinture. Je suis donc passé au cours «avancé», c'est là que j'ai connu Ulla.

Je faisais des économies pour m'acheter un bokken. Imagine : j'ai dû économiser pendant un an pour pouvoir me payer un bokken. On devait économiser, puis changer la somme en dollars, et seulement alors pouvait-on s'acheter un bokken. C'était pareil pour les passages de grade Aïkikaï. On a économisé, et ma femme a pu passer son shodan, puis on s'est remis a économiser et j'ai pu me présenter. C'était dur. Nos amis nous prenaient pour des fous. Mais nous sommes encore ensemble et en forme et nos vieux amis ont des problèmes corporels, et nous pas !

Ainsi, Ulla pratique de nouveau intensément le iaïdo ?

Oui. Nous ne donnons pas de cours mais nous avons la possibilité de pratiquer chez Silvia Ordinsky (7ème dan) à Sembach, près d'ici. Ulla se prépare à passer shodan.

Silvia est une des pionnière du iaïdo en Allemagne. Ils ont vraiment eu de la chance avec Me Sagawa. C'est un des meilleurs. Il est 9ème dan Hanshi en iaïdo et 8ème dan en kendo. Il y a quelques autres 9ème dan mas la plupart sont très âgés et ne pratique plus tellement ou plus du tout.

Hakuo Sagawa, lui, est encore très actif. C'est pourquoi je dis que c'est une chance pour nous d'avoir un tel homme qui vient nous chaque année pour un stage. Silvia est une des principales organisatrices; elle n'est pas seule, mais elle prend beaucoup sur elle.

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